Exemplaire et pétillante version de l’Heure espagnole

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L’audace de l’Heure espagnole étonne encore aujourd’hui, surtout lorsqu’elle est représentée avec clarté et sincérité comme c’est le cas à l’Opéra Comique en deuxième partie de soirée.

A l’époque de la composition, Ravel résumait ainsi l’intrigue : « la femme de l’horloger Torquemada à Tolède attend un amant qui est bachelier (étudiant), et finalement, je vous dis cela rapidement, se donne à un muletier ».

Le sujet et tout le sujet : comment satisfaire le désir féminin.

Incidemment, relevons que l’ensemble de cette comédie en musique y compris les considérations du muletier sur la nature féminine réduisent à néant le soit-disant « mystère Ravel ».

Quant à la musique, mélange d’opéra bouffe italien, blagues, jeux de mots familiers du « Chat noir » fondus dans un humour sonore d’une invention et d’un raffinement inégalés, elle jette ici tous ses feux. L’interprétation ciselée, jamais appuyée « propose et n’impose jamais » comme le veut la règle baroque. Chaque auditeur disposant ainsi de la liberté se placer à la hauteur de compréhension qui lui convient.

D’autant plus naturellement que le sous-titrage pimente les situations sans que la diction des chanteurs les rende indispensables.

Dans un décor de tour-escalier stylisé (Sylvie Olivé), seules deux horloges s’encastrent à droite et à gauche. Le cliquetis des automates et mécanismes égare d’emblée le public qui ne les voit pas sur scène. Le ton est donné.

Parmi les sombres costumes masculins « années 20 », la robe rose de Concepción (la bien nommée !) virevolte et frémit à ravir.

Stéphanie d’Oustrac au sommet de son art prête à l’horlogère frustrée une féminité candide, charmeuse toujours admirablement « juste ». A l’exactitude du jeu scénique se joint une vocalité supérieurement conduite où rien n’est forcé, les couleurs se libérant avec toute la véhémence voulue dans l’air « Oh ! la pitoyable aventure ! ».

Gonzalve (Benoît Rameau), Don Inigo Gomez (Nicolas Cavalier), Ramiro le muletier (Jean-Sébastien Bou) sont caractérisés de façon amusante, là aussi sans outrance, tandis que Philip Talbot endosse le rôle du mari avec une jubilation communicative. Cette belle réussite est portée par un orchestre des Champs-Élysées équilibré et réactif.

A sa tête, Louis Langrée dirige avec une précision qui rend justice à ce bijou intemporel.

La mise en scène de Guillaume Gallienne contribue par son efficacité discrète à la cohérence et à la dynamique de l’ensemble.

Mais, l’Heure ne dure… qu’une heure ! Se pose alors l’éternelle question du choix d’une œuvre courte à lui associer.

Louis Langrée a émis l’idée judicieuse de réintroduire la danse à l’Opéra-Comique. Fallait-il alors choisir Pulcinella, ballet de Stravinsky au style barocco-moderne mêlé d’airs chantés de Pergolèse ? On peut en douter pour plusieurs raisons.

Ravel lui-même n’appréciait guère le tournant néoclassique d’après-guerre pris par son ami russe. Ces « exercices de style arides » n’apportaient, à son sens, rien de nouveau. En revanche, il s’enthousiasma pour Noces « scènes chorégraphiques russes avec chant et musique » qui, elles, étaient contemporaines de l’Heure.

Petrouchka, l’Après-midi d’un Faune ou le rarissime ballet Adélaïde ou le langage des fleurs sur un argument de Ravel lui-même auraient également présenté l’intérêt de refléter l’époque.

Les Histoires naturelles qui servirent de prototypes à L’Heure espagnole auraient éventuellement leur place, comme le ballet Ma Mère l'Oye en respectant -à la différence de l’Opéra de Paris- l’argument voulu par Ravel (qui traite finalement du même sujet).

En revanche, la Grande Guerre creuse une fracture esthétique radicale entre L’Heure espagnole et Pulcinella.

Comme Parade de Satie, Pulcinella et Mavra de Stravinsky vont ouvrir un champ d’expression musicale, chorégraphique et visuelle radicalement différent.

C’est pourquoi l’option finalement choisie, en outre sans lien avec les décors et costumes d’origine dus à Picasso ni avec la vitalité explosive du chorégraphe Léonid Massine, danseur vedette des Ballets russes, aboutit à un résultat un peu morne.

Pourtant, les airs sont joliment chantés par Camille Chopin, Abel Zamora et François Lis (air en trio final). 

Les danseurs, tous remarquables, cherchent à transcender une grammaire saltatoire répétitive. Reste que la chorégraphie sans nerfs laisse sous-employé leur potentiel technique et expressif (Clairemarie Osta).

Le décor d’escalier-tour comme un jeu de construction d’enfant, légèrement modifié pour la deuxième partie, facilite les déplacements tandis que costumes et jeux de scène mélangent tutus, allusions au mime Marceau, à Charlie Chaplin ou West Side Story (Olivier Bériot).

Dépouillée des rebondissements de la commedia dell’ arte (l’épisode du magicien est passé à la trappe), ralentie par les apparitions statiques des chanteurs, l’intrigue elle-même se dérobe. Moment hybride à l’image de l’œuvre.

Ce premier essai plaide pour un vrai retour du ballet sur la scène comique.

Il faut, par ailleurs, saluer l’adéquation du format des œuvres aux dimensions de l’Opéra-Comique en terme d’effectifs, de sujet, d’esthétique.

Ravissante soirée dont on retient l’humour, l’élégance, la vérité humaine... Ravel tout simplement.

Bénédicte Palaux Simonnet

Paris, Opéra-Comique, le 11 mars 2024

Crédits photographiques : S. Brion

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