Tosca : les voix au sommet

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Cette reprise de la fade production de Pierre Audi, créée en 2014, montre bien que, à l’opéra, ce sont les voix qui demeurent l’essentiel. On évacuera vite la médiocrité visuelle (avec ce dernier acte, situé dans une sorte de champ d’on ne sait quelle campagne où est plantée une tente de camping !) mais on s’amusera de cette phrase du programme de salle, page 19 : « Le travail du metteur en scène Pierre Audi est à rapprocher du concept originellement wagnérien du Gesamtkunstwerk, l’œuvre d’art total. Très attaché au pictural, il cherche (…) à faire dialoguer équitablement le musical et le visuel, auxquels s’associe la poétique réaliste de sa direction d’acteurs » !!!... Quand on assiste à ce spectacle aussi plat, aussi vilain visuellement que dramaturgiquement creux, on se dit qu’il est imprudent de décrire à l’avance une mise en scène…


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Mais ce ratage ne peut rien contre la puissance musicale qui emporte tout dans ce spectacle – et c’est heureux : cela remet les choses à leur juste place. Car le bonheur, là, est total. D’une part la direction du chef israélien Dan Ettinger porte constamment le drame, le pousse, avec des couleurs déployées largement, des retenues propres à contrepointer les développements vocaux, et une dynamique qui ne se relâche jamais. Surtout le trio vocal réuni par Stéphane Lissner est superlatif. Si l’on connait bien le Cavaradossi du ténor argentin Marcelo Alvarez, voix dorée et souple, chant superbement déployé, culminant dans un « E lucevan le stelle » véritablement poignant, on découvre avec plaisir à l’Opéra de Paris la grande voix de Bryn Terfel dans ce rôle de Scarpia qu’il n’y avait encore jamais chanté. Si son « Te Deum » n’est qu’une mise en bouche prudente, l’extraordinaire numéro théâtral du 2ème acte est un morceau de roi. Car Bryn Terfel, outre cette voix de bronze et de braise admirablement projetée, est un comédien rare : son Scarpia alternant la brutalité méchante à la perversion subtile, avec des accents cauteleux que viennent déchirer des éclats haineux, porté tout entier par ce désir qui l’habite mais ne lui fait jamais oublier ce pouvoir dont il est une lumière noire (d’où l’atroce subterfuge de la fausse « fausse exécution » de Cavaradossi dont il semble jouir en l’énonçant), est un fauve qui joue avec ce qu’il croit être une victime offerte. Mais il faut se méfier parfois des femmes qui paraissent trop évidentes ! Et il a fort à faire avec Tosca qui, perdue assurément, mais éperdument amoureuse tout aussi assurément, va le tuer.

Cette Floria Tosca est bien sûr le rôle-titre mais, dans ce spectacle, elle est aussi le ressort attendu puisqu’elle permet d’entendre (enfin !) les débuts à l’Opéra de Paris de l’immense Anja Harteros, vedette mondiale, reine des plus grandes scènes européennes mais curieusement jamais invitée à l’Opéra de Paris avant l’arrivée de Stéphane Lissner. La soprano germano-grecque ne déçoit pas, loin de là. Dès ses premiers « Mario ! Mario ! » depuis la coulisse, sa présence est palpable, incandescente et son apparition (dont la ressemblance avec une autre célèbre Tosca d’origine grecque n’est sans doute pas innocente…) affirme d’emblée la beauté pleine d’une voix somptueuse de timbre, la richesse quasi infinie des couleurs mais aussi le bel engagement dramatique. Tout le 2ème acte sera de ce point de vue d’une intensité rare, tant vocale que théâtrale, mais c’est son « Vissi d’arte » qui renverse complètement la salle. Je crois, pour ma part, n’avoir jamais entendu une telle beauté expressive dans cet air tant rebattu : l’incarnation du timbre, l’opulente moire de son tissu, la palette de couleurs proprement infinie, la longueur d’un souffle qui semble ne jamais retomber, la vibration intérieure qui figure comme jamais une sorte d’abandon total, tout est exceptionnel, unique. L’immense et interminable ovation qui suit cet air est à la mesure de ce moment dont se souviendront tous ceux qui l’ont vécu : il n’y a pas aujourd’hui au monde de plus belle Tosca ! Alors, qu’importent les décors et la mise en scène : ce qui transporte, ce sont ces voix exceptionnelles, portée par un chef exceptionnel. C’est cela qui rend l’opéra unique.

Alain Duault

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