À la Monnaie, une Walkyrie en tableaux semi-vivants

Xl_das_walkuere_rc_329__copyright_monikarittershaus © Monika Rittershaus

Après leur Or du Rhin pluriel de l’automne dernier, Romeo Castellucci et Alain Altinoglu étaient attendus au tournant à la Monnaie de Bruxelles pour la première journée de la Tétralogie (toujours en coproduction avec le Gran Teatre del Liceu). L’un et l’autre ont quelque peu modifié leur approche sur La Walkyrie, où minimalisme et gigantisme continuent toutefois à évoluer main dans la main.

Le metteur en scène prend ici le parti d’une grammaire visuelle plus radicale pour faire cheminer le Ring par le regard, dans l’esprit du spectateur. Le sens des images découle des mouvements qui entourent les personnages plutôt que de leurs propres gestes. Le statisme des chanteurs n’est certes parfois pas sans décontenancer, mais oblige à ce que la couleur, la forme ou l’attente fasse naître l’émotion sur les intéressés. Dans le premier acte, les meubles du domicile de Hunding sont dans un perpétuel déplacement, qui modifie la topologie du lieu d’habitation. Le rétrécissement des espaces force le rapprochement physique entre les amants Sieglinde de Siegmund, qui ensuite, dans leur cavale, tentent de résister à une absorption par de mystérieuses créatures dans la forêt. Au dernier acte, c’est une immense surface lumineuse qui s’approche inexorablement de Brünnhilde jusqu’à l’engloutir pour la protéger dans son sommeil longue durée. La translucidité des parois, une épée suspendue, des couvertures d’enfants, du sang et du lait : Romeo Castellucci distille les symboles au compte-gouttes, point trop n’en faut, car la compréhension se joue à partir de l’affect des images. Les animaux vivants sont également de la partie : un chien noir se promène au gré des pensées de Hunding, des colombes blanches volent au Walhalla alors que des danseurs en blanc entonnent une mystérieuse chorégraphie, et sept chevaux noirs se déplacent lentement ou transportent des cadavres d’hommes nus au III. Ce bestiaire en noir et blanc participe d’univers bidimensionnels, dont le sentiment humain qui y règne peut faire poindre vers le versant coloré opposé, ainsi que de la prédestination des personnages du Ring, en opposition à ces êtres plus « libres ». L’éclairage propose un ton sur ton de l’accumulation, à vrai dire souvent dans la pénombre, à l’instar de cette chevauchée des Walkyries, qui pourrait être une toile de Pierre Soulages. Romeo Castellucci, aidé du temps de scène pour étoffer lentement sa matière esthétique, invite le spectateur à pénétrer dans ces tableaux semi-vivants, dont certains n’échappent pas à la surintellectuallisation, à la passivité ou à l'ennui, au détriment de l’intrigue. Mais quand on est confronté au face-à-face codifié de Wotan avec sa fille Brünnhilde, on comprend instantanément des années de non-dits et les injonctions contradictoires de l’un et de l’autre, qui en disent long sur leur histoire passée. Une autre interprétation du présent de l’action, en somme.


La Walkyrie, Théâtre Royal de La Monnaie - De Munt (2024) (c) Monika Rittershaus

Côté Orchestre symphonique de la Monnaie, les basses restent les pilotes du périple, et Alain Altinoglu s’érige en maître absolu de toutes les cordes, dont il sculpte le phrasé avec la plus grande imagination. Les musiciens suivent parfaitement son geste de création absolue dans l’élans d’un seul archet. Frissons garantis. Le chef construit une mythologie complète par la stratification et des attaques très homogènes, mais il laisse peut-être trop le champ libre aux bois, qui par leur interprétation bien à eux (et tout aussi engagée), ne se rallient pas toujours aux intentions d’Alain Altinoglu avec les cordes, d’autant que le hautbois solo, un peu contraint (de surcroît mal accordé), n’arrange pas les choses. Les familles d’instruments progressent ainsi en flux distincts, ce qui n’enlève rien au régal évident des nuances, à la fougue générale des trilles, et à une trépidante rythmique commune à tout l’orchestre (notamment pour le motif des Walkyries).

Les atomes crochus de Siegmund et de Sieglinde émanent aussi de l’assortiment de leurs voix, pour un amour substantiel, sur lequel ils n’arrivent pas à mettre de mots. Peter Wedd, droit dans ses bottes, n’est pas un déclamateur exacerbé, et c’est presque mieux comme cela, car il s’attache à la ligne comme à la prunelle de ses yeux, pour acquérir l’image d’un héros qui s’ignore. Le besoin de raconter et de faire durer se heurte cependant à quelques baisses de régime à la fin du premier acte. Nadja Stefanoff, homogène sur tous les registres, a plus d’un tour dans son sac pour figurer la note à hauteur de terrienne passionnée. Le puissant Hunding d’outre-tombe d’Ante Jerkunica cristallise une monstruosité terrée. Gábor Bretz incarne quant à lui en Wotan une idée humaine de la déité : il dessine des contours de roche irrégulière dans une granularité de son, en lissant habilement la ligne. C’est lui qui incarne le plus dans le spectacle la force tranquille (par l’absolu de temps) que Romeo Castellucci confère à ce Ring. Marie-Nicole Lemieux ne convainc toujours pas en Fricka. Elle en fait toujours des tonnes sur un registre détexturé de colère uniforme, avec des aigus au petit bonheur la chance, et malgré une valeur sûre de graves. Ingela Brimberg n’est pas la Brünnhilde idéale. Souvent fausse, projetée sans but, la voix semble dénuée de toute logique musicale.

La promenade muséale et expérientielle que proposent Romeo Castellucci et Alain Altinoglu a au moins le mérite de l’imprévisibilité.

Thibault Vicq
(Bruxelles, 3 février 2024)

La Walkyrie, de Richard Wagner :
- au Théâtre royal de la Monnaie (Bruxelles) jusqu’au 11 février 2024
- diffusé en direct sur Klara le 6 février 2024
- diffusé le 10 février 2024 à 20h sur Auvio et Musiq3
- diffusé au cinéma Galeries (Bruxelles) le 28 février à 18h et le 2 mars à 11h (sous-titres en français), ainsi que le 5 mars à 18h (sous-titres en néerlandais)

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