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« Like Flesh » de Sivan Eldar en création mondiale à l’Opéra de Lille – On n’est pas de bois – Compte rendu

Dans sa Daphné, Richard Strauss laissait l’auditeur hanté par la mélopée de l’héroïne en cours de métamorphose. Dans L’Enfant et les sortilèges, Ravel permettait aux arbres de gémir sur les blessures infligées par le méchant enfant. La compositrice Sivan Eldar et sa librettiste Cordelia Lynn ont décidé d’aller plus loin, en faisant parler le végétal dans leur opéra, et en contant une histoire où la transformation en plante n’est pas la fin, mais seulement l’un des épisodes. Et contrairement au mythe de Daphné changée en laurier, dont la représentation par Pollaiuolo accueille le spectateur avant le lever du rideau, ce n’est pas (seulement) pour fuir un mâle prédateur que la Femme se fait arbre dans Like Flesh, mais par empathie pour la flore impitoyablement exploitée par l’homme, ici incarné par son mari le Forestier, et malgré l’amour partagé qu’elle découvre auprès de l’Etudiante. Pour autant, comme chez Ovide, la métamorphose contrarie le désir, car le temps long du végétal coïncide mal avec l’empressement de l’humain, même si l’Etudiante parvient bientôt à rejoindre la Femme-Arbre et à s’inscrire dans le cycle séculaire allant de la vie à la décomposition pour revenir à la vie.
 
La Forêt, Helna Rasker, Juliette Allen © Simon Gosselin
 
Voilà un sujet ambitieux, où le mythe côtoie notre réalité et la catastrophe environnementale sur laquelle il est de plus en plus difficile de fermer les yeux, mais qui utilise heureusement les moyens de la littérature et non ceux de la propagande. Avec le concours de l’Ircam, la musique de Sivan Eldar propose un usage convaincant de l’électronique, pour imaginer un équivalent au foisonnement et à la transformation constante des formes de vie naturelles ; la partie la plus lyrique de son écriture vocale est réservée à la Forêt (six chanteurs), alors que les humains s’expriment sur un mode pas si éloigné du parler, les extrêmes des tessitures n’étant qu’occasionnellement sollicités. L’alternance des scènes donnant la parole au chœur et aux solistes permet de varier les climats sonores, mais peut-être aurait-il été souhaitable, parfois, que le lien amoureux entre la Femme et l’Etudiante s’exprime avec des accents plus passionnés. La mise en scène de Silvia Costa s’accommode de la nécessité de montrer l’immontrable – la métamorphose – et s’appuie sur les fascinantes vidéos conçues par Francesco D’Abbraccio, où l’Intelligence Artificielle permet de fusionner davantage l’humain et le végétal.
 
© Simon Gosselin
 
Dans la fosse, Maxime Pascal (à la tête des musiciens du Balcon) prouve une fois encore que ces dispositifs complexes, associant sonorisation et électronique, n’ont plus de secret pour lui ; les micros disposés dans la salle semblent moins employés qu’ils pourraient l’être, les bruits de forêt qu’ils diffusent n’intervenant qu’à des moments assez peu nombreux, en fin de compte.
Parmi les solistes, la Femme est évidemment le rôle central, interprété avec finesse et sensibilité par la contralto Helena Rasker, d’abord artificiellement vieillie (le livret lui donne une soixantaine d’années) puis transfigurée par sa végétalisation. A son timbre sombre s’oppose celui, lumineux, de Juliette Allen. Naguère Pelléas à l’Opéra Comique, William Dazeley utilise son aisance dans l’aigu pour camper un Forestier dépassé par les événements. Bien que formant un chœur, la Forêt permet de distinguer, au gré de quelques phrases où tel ou tel des six chanteurs se trouve tout à coup plus exposé, certaines voix tout à fait reconnaissables, comme celle du contre-ténor Guilhem Terrail, habitué des créations contemporaines.
Après les cinq représentations lilloises, Like Flesh sera donné à Montpellier, puis à Nancy.
 
Laurent Bury
Sivan Eldar : Like Flesh (création mondiale)Lille Opéra, vendredi 21 janvier ; prochaines représentations les 23 (16h) 25, 27 et 28 janvier (20h). Le spectacle sera repris à Montpellier, du 10 au 13 février, puis à Nancy en septembre // www.opera-lille.fr/fr/saison-21-22/bdd/sid/100041_like-flesh
 
Photo © Simon Gosselin
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